Chers amis, si vous saviez comme aujourd’hui je m’en veux. Je m’en veux terriblement. Je ne comprends d’ailleurs toujours pas comment j’ai pu rater ça.
Ce n’est qu’aujourd’hui, parfaitement innocemment que j’ai réalisé.
Comme d’hab, je descends déjeuner, direction Martin Place, la rue piétonne au centre de Sydney où je vais généralement.
Déjà en m’approchant de Martin Place j’avais compris que quelque chose de spécial se passait. Il y a bien toujours eu de la musique sur Martin Place, une fille sans talent accompagnée d’un guitariste est généralement là pour nous chanter des chansons à la Seigneur Des Anneaux en espérant qu’un beau jour, quelqu’un se décidera enfin à lui acheter un album (album qu’elle a forcément autoproduit et pour lequel elle s’est donc ruiné, ce qui explique partiellement sa présence dans la rue). Mais là, la musique était différente, encore pire qu’avant. Genre les réglages complètement foirés et du coup on entendait rien. Je me suis dit que la pauvre arrivait au bout du rouleau, mais non, elle n’était pas là.
Il faut s’avoir que Martin Place dispose d’une sorte de scène qui, lorsque de jeunes australiens ne l’éclatent pas en faisant du skateboard, est louée à des entreprises afin qu’elles y fassent leur promotion (genre la dernière fois, une boîte de sous-vêtement dont la pub à la télé consiste à montrer des gens en sous-vêtements en train de faire une bataille de tartes à la crème, a organisé une bataille de tarte à la crème en sous-vêtements, voilà le genre, en gros). Donc à la place de voir la pauvre chanteuse qui me casse les oreilles depuis 4 mois, je remarque qu’un événement spécial est célébré sur la scène.
Et quel événement ! Encore une fois, si vous saviez comme je m’en veux. Normalement, je suis au taquet pour ce genre de trucs. Je ne les rate sous aucun prétexte. Et là, aujourd’hui le drame. Je n’ai pas d’appareil photo avec moi. Pas d’appareil photo pour garder un souvenir de l’Australian National Flag Day.
Comment ai-je pu zapper un tel événement ? C’était évident pourtant. A chaque fois qu’il y a une journée à la con comme ça, il y a la petite cérémonie ridicule qui va avec organisée sur Martin Place, et le fou rire est toujours garanti.
C’était grandiose. Je les savais déjà un peu chtarbé du drapeau dans ce pays, mais là c’était digne d’un spectacle américain.
5 papis étaient assis sur l’estrade, l’air grave. Je n’ai pas réussi à deviner à quoi ils servaient. Ils n’ont pas bougé. Peut être étaient-ils empaillés. Avec eux, une sorte de Castafiore complètement effrayante et chantant terriblement faux (genre comme moi – je parle pour le chant, pas pour le look) en train de chanter des chansons solennelles et sans doute très profondes sur le drapeau australien (drapeau qui n’a que 106 ans, faut pas déconner). Pour essayer de couvrir plutôt que d’accompagner la voix du monstre, un orchestre de septuagénaires et d’octogénaires, tous avec un petit drapeau avait été déployé, tous ayant sorti leur plus beau costume pour l’occasion.
Et enfin, le plus beau, le public. Au début, j’ai naïvement cru qu’il s’agissait d’une compétition du plus beau déambulateur. Mais non, les aînés de la nation s’étaient déplacés pour rendre hommage à leur drapeau qui flotte aujourd’hui en haut du Harbour Bridge. Il devait bien y avoir 20 ou 30 personnes dans le public. Mais après, il y avait tous les hommes d’affaires qui déjeunaient sur l’esplanade, comme tous les jours, donc je ne sais pas trop si je dois les compter, j’ose espérer que non. Mais bon dans le doute, j’essayais tout de même de réfréner mon sourire incrédule et ravi, l’histoire que je ne tombe pas sur un vrai patriote qui le prenne mal.
Un gars est monté sur l’estrade. Je n’ai entendu que le début du discours car il fallait que j’aille commander mes nouilles. Il voulait parler de l’histoire du drapeau. Je suis revenu pile à la fin, au moment où ils ont décidé de dresser leur drapeau sur un mat qu’ils avaient rajouté. Après une série de 3 « hip hip hip hourra ! » le drapeau a été déployé sous les applaudissements (il convient tout de même de modérer mes propos en rappelant qu’un groupe de 30 personnes âgées, ça ne fait pas beaucoup de bruit, et qu’ils n’étaient pas en train de pogoter dans la fosse). Mais mon coup de cœur revient aux deux fanatiques du dernier rang. Elles étaient sublimes. La première, à vue d’œil, 50 ans, habillée en rose et les cheveux, qu’elle avait longs, non lavés depuis au moins 1 mois, l’autre, 80 balais. La première avait deux drapeaux et ne faisait que les agiter frénétiquement. Elle était, comme tout le monde s’y attend, non accompagnée. Elle était à fond dedans, poussant un cri hystérique à chaque fois qu’une nouvelle chanson allait être jouée. L’épouvantail à la voix d’éléphant annonçait chaque morceau :
- « Maintenant référerez-vous à la page 17 de votre guide pour la journée nationale du drapeau, nous allons maintenant chanter Je fais l’amour avec mon drapeau 4 fois par jour »
- « OUUUAISSSS !!!! » se mettait à hurler l’autre en transe et en secouant ses deux drapeaux.
Pendant ce temps là, la Mamie de 80 ans était beaucoup plus régulière. Quand il n’y avait pas de chanson, elle restait debout, la tête haute, le bras dressé en exhibant fièrement son drapeau. Quand une musique démarrait, elle se mettait rotation. Elle tournait sur elle-même en hochant la tête et le point au rythme de la musique et en souriant.
Un groupe de flics a été dépêché sur place pour veiller à ce que tout se passe bien. Les pauvres n’avaient pas l’air de comprendre ce qu’il se passait. Ils avaient l’air aussi surpris que moi. Sauf que moi, ce n’est pas mon pays et donc ça me fait rire. Eux, ça avait l’air de les atterrer. L’hippopotame chantant les a d’ailleurs remerciés à la fin, un truc du genre :
- « Merci aux forces de l’ordre qui ont fait un travail formidable et qui ont veillé sur nous »
Les flics ont tous baissé la tête en essayant de se faire oublier, comme s’ils voulaient ne rien avoir à voir avec le spectacle affligeant qui venait de se dérouler sous leurs yeux impuissants. A la fin, la fan rose du dernier rang est venue les féliciter également (il faut savoir qu’ils n’ont absolument rien foutu) et elle s’est pris un méga quintuple vent. Elle n’a pas insisté.
Et voilà, je tenais à partager avec vous ma superbe pause déjeuner d’aujourd’hui. Et maintenant, je suis sûr que vous ne comprenez pas non plus comment j’ai pu zapper un pareil événement. Et bien, je vais vous donner un début de réponse, non pas que je cherche à nier la responsabilité de cette faute grave, mais juste pour que vous manifestiez un peu de compassion.
C’est tout simplement de la faute des médias qui ne savent pas hiérarchiser correctement l’information. En ce moment, ils ne parlent tous que de l’APEC, L’Asia Pacific Economic Co-operation. En gros, à partir d’aujourd’hui, tous les chefs d’Etats de la Zone Asie Pacifique se donnent rendez-vous à Sydney. Le nombre de flics dans les rues a décuplé, les hélicoptères survolent la ville en permanence. Des grillages ont été dressés au bord d’un certain nombre de rues. A partir de demain, toute personne se trouvant dans la City (le centre ville) pourra être fouillée par les flics qui se sont vus donner des pouvoirs extraordinaires. Ce week-end, l’accès à l’Opéra sera interdit. D’ailleurs, le message est clair, on nous demande de dégager ce week-end. Les gens travaillant dans la city (et donc moi, hehe) ont gagné un jour férié vendredi. Les manifestations anti-Bush s’organisent. Les gars des Falun Gong (ou Dafa), les chinois qui jouent à Jacques à Dit dans la rue (Jacques a dit : mets toi sur un pied et mets tes deux mains sur la tête) et que le gouvernement chinois revend à la découpe sont en forme. Le Président Chinois étant également de la partie, ils distribuent des tractes depuis au moins 4 mois. Ca fait en effet 4 mois que les gars ont dressé un stand sur Martin Place sur lequel ils ont placardé des affiches très appétissantes de cadavres torturés par le gouvernement chinois (du coup, je ne sais plus si je dois continuer à acheter des nouilles ou pas). Aujourd’hui, ils se sont déployés et sont partout dans la City. Je ne suis pas sûr cependant qu’ils distribuent plus de tractes, tout le monde a eu 4 mois pour les chopper, et les gens commencent à en avoir marre de les voir distribuer leurs tractes tous les jours depuis aussi longtemps.
Mais Sydney est fière, fière de sa capacité à déployer un tel système de sécurité, jamais vu dans le pays, et à les croire, dans le monde (mais bon ils ont tout de même un peu tendance à se comparer à tout et n’importe quoi). A la télé, les images "choc", montrant les forces en action, impressionnent : des images d’hélicoptères super stylées, des flics en tenue de plongée sur un zodiac sautant sur des vagues (pourtant, à l’intérieure de la baie de Sydney les vagues ne sont pas légion), et j’en passe. A côté de Circular Quay, un panneau géant, dressé juste devant la bibliothèque affiche en police 7898 le slogan : 21 world leaders, 1 great city. Vous m’excuserez, mais bon, si on commence à considérer le premier ministre de Papouasie Nouvelle-Guinée comme un world leader, on n’a pas fini avec les crises diplomatiques… (mes excuses à mon lectorat potentiel de Papouasie Nouvelle-Guinée)
Bref, c’est le gros bordel et du coup les gens en oublient l’Australian National Flag Day. Et moi le premier. J’avais bien prévu de prendre mon appareil photo, mais que demain, quand ça allait commencer à devenir funky avec l’APEC, pas un seul instant n’avais-je prévu que je manquerais ça.